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Saisie sur rémunération : la réforme du 1er juillet 2025 change tout pour les créanciers en 2026

Publié le 12 juin 2026 | Par Maître Yankel Bensimhon, Avocat au Barreau de Paris | 9 min de lecture
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Vous avez le jugement en main. La société de votre débiteur a été liquidée, ou son compte bancaire ne présente rien de saisissable — mais lui a retrouvé un emploi : chaque mois, un salaire tombe dans une entreprise parfaitement solvable. Et pourtant, rien ne rentre chez vous. Jusqu'au 30 juin 2025, ce scénario — l'un des plus frustrants du recouvrement — se heurtait à une procédure d'une lenteur décourageante : plusieurs mois entre la requête et le premier euro versé. Depuis le 1er juillet 2025, la donne a changé.

La réforme de la saisie des rémunérations transfère la procédure du greffe au commissaire de justice, supprime l'audience de conciliation préalable et crée un registre national des saisies. Résultat : le salaire de votre débiteur redevient une cible d'exécution à délai raisonnable — la saisie pouvant être signifiée à l'employeur un mois après le commandement de payer, sans audience préalable. Voici ce que cela change concrètement pour un créancier B2B, et comment en tirer parti en 2026.

Le contexte : une procédure conçue pour protéger le débiteur, devenue un obstacle pour le créancier

Pour mesurer l'ampleur du changement, il faut se rappeler ce qu'était la saisie des rémunérations jusqu'au 30 juin 2025. Un créancier muni d'un titre exécutoire au sens de l'article L. 111-3 du Code des procédures civiles d'exécution — jugement de condamnation, ordonnance d'injonction de payer devenue exécutoire, acte notarié de prêt, transaction homologuée — devait saisir le juge de l'exécution du tribunal judiciaire du domicile du débiteur par requête. Le greffe convoquait les deux parties à une audience de conciliation préalable obligatoire. Le juge tentait, en pratique, d'arracher un échéancier amiable. À défaut, il rendait une décision autorisant la saisie, dont l'exécution était ensuite pilotée par le greffe — qui notifiait l'employeur, encaissait les retenues mensuelles, les répartissait entre créanciers en cas de pluralité, et reversait au saisissant.

Le résultat était connu de toute la profession : entre la requête et le premier versement effectif, il s'écoulait souvent plusieurs mois, selon l'encombrement des juridictions ; et la phase d'exécution une fois la décision rendue ajoutait souvent encore plusieurs semaines de latence administrative. Pour un créancier B2B porteur d'un titre exécutoire contre un débiteur dirigeant d'une société liquidée mais conservant un emploi salarié dans une autre entreprise, c'était la procédure de la dernière chance, qui pouvait mettre de longs mois à produire un euro — parfois davantage si une contestation était soulevée à l'audience.

C'est précisément ce délai structurel que la loi n° 2023-1059 du 20 novembre 2023 d'orientation et de programmation du ministère de la justice 2023-2027 a entrepris de réduire. Le décret d'application du 12 février 2025 a fixé l'entrée en vigueur de la réforme au 1er juillet 2025. Tous les actes de saisie initiés à partir de cette date relèvent du nouveau régime — mais, point capital, la réforme s'applique aussi aux procédures en cours au 1er juillet 2025 : les dossiers pendants ont été transférés du greffe aux commissaires de justice, et le créancier dont la saisie était déjà en cours devait confirmer la poursuite de la mesure dans un délai de trois mois à compter de la transmission de son dossier, à peine de caducité de la saisie. Un créancier qui serait resté inactif en pensant son ancienne procédure préservée perdait purement et simplement le bénéfice de sa saisie.

Ce qui change concrètement

Trois ruptures majeures, qui modifient profondément la mécanique procédurale et, en cascade, la stratégie du créancier.

Premier changement : la procédure quitte le greffe et passe au commissaire de justice. Le juge de l'exécution n'intervient plus en amont de la mesure. Le créancier muni d'un titre exécutoire — son avocat, en pratique — saisit désormais directement un commissaire de justice (voir notre analyse dédiée sur la profession unifiée depuis 2022). Ce commissaire conduit la procédure : il signifie d'abord au débiteur un commandement de payer, qui lui laisse un mois pour payer ou parvenir à un accord avec le créancier (une contestation formée dans ce mois suspend la procédure ; formée plus tard, elle ne la suspend pas) ; ce n'est qu'à l'expiration de ce délai, et dans les trois mois du commandement, qu'il signifie le procès-verbal de saisie à l'employeur. Les retenues mensuelles sont ensuite versées par l'employeur à un commissaire de justice répartiteur — le commissaire mandaté par le créancier s'il figure sur la liste prévue à cet effet, sinon un commissaire désigné par la Chambre nationale des commissaires de justice —, qui les reverse au saisissant et les répartit entre créanciers en cas de pluralité. L'office du juge de l'exécution est recentré sur ses missions essentielles : trancher la contestation soulevée par le débiteur, statuer sur la mainlevée, arbitrer les difficultés d'imputation. Le contentieux conserve toute sa place ; il n'est simplement plus le passage obligé pour ouvrir la mesure.

Deuxième changement : la phase de conciliation préalable obligatoire est supprimée. C'est la conséquence directe du premier. Le débiteur conserve la possibilité de contester la mesure devant le juge de l'exécution à tout moment — la contestation n'étant suspensive que si elle est formée dans le mois du commandement —, mais l'audience de conciliation systématique disparaît. Cette phase, conçue à l'origine comme un filet de protection, allongeait en pratique la procédure, et elle n'aboutissait pas toujours à un accord. Le législateur l'a remplacée par une recherche d'accord avec le créancier, à laquelle le débiteur est invité dans le commandement de payer et que conduit le commissaire de justice.

Troisième changement : la création d'un registre numérique national des saisies des rémunérations, tenu par la Chambre nationale des commissaires de justice. Toute procédure ouverte y est enregistrée, ce qui permet pour la première fois une vision consolidée des saisies en cours sur un même débiteur, la centralisation des versements entre les mains d'un commissaire de justice répartiteur et la répartition des fonds entre créanciers en cas de pluralité. Sous l'ancien régime, les créanciers successifs intervenaient déjà à la saisie en cours devant le juge de l'exécution du domicile du débiteur ; le registre numérique offre désormais un point d'entrée unique, géré par les commissaires de justice. Cela ne signifie pas que le créancier y a accès en consultation libre — la consultation est réservée aux commissaires de justice eux-mêmes — mais cela change radicalement la cohérence d'exécution sur les dossiers à pluralité.

Sur le fond, en revanche, les seuils d'insaisissabilité et les quotités saisissables ne changent pas. Ils restent fixés par décret annuel, revalorisés chaque année en fonction de l'inflation (indice des prix à la consommation hors tabac), et calculés par tranche selon le barème de l'article R. 3252-2 du Code du travail, dont l'article R. 3252-4 prévoit la révision annuelle. La fraction insaisissable correspondant au montant forfaitaire du revenu de solidarité active reste également garantie pour tout salarié, quel que soit le nombre de créanciers à ses trousses.

La réforme n'augmente pas la part du salaire saisissable. Elle réduit drastiquement le délai entre le titre exécutoire et le premier versement, et elle unifie la gestion des procédures concurrentes. Pour un créancier porteur de jugement, c'est un gain de vitesse, pas un gain d'assiette.

Implications pratiques pour les créanciers B2B

Trois conséquences concrètes pour qui doit recouvrer une créance professionnelle en 2026 contre un débiteur salarié — typiquement un dirigeant de société liquidée condamné à titre personnel (comme caution, par exemple), une caution personne physique exécutée sur son patrimoine personnel après la défaillance de la société débitrice, ou un associé condamné solidairement dans une SNC.

Première conséquence, et la plus tangible : le délai entre la mise en œuvre et le premier versement effectif tombe drastiquement. À mon sens, c'est l'évolution qui modifie le plus l'arbitrage stratégique d'un créancier détenteur de titre exécutoire. La saisie des rémunérations, longtemps reléguée derrière la saisie-attribution bancaire pour des raisons de pure rapidité, redevient compétitive dès lors que le débiteur est salarié dans une entreprise solvable. Sur les dossiers où le compte bancaire est vide, ou bien où la saisie-attribution a déjà été tentée sans succès parce que le débiteur tient ses liquidités hors du circuit bancaire, la saisie sur rémunération bénéficie désormais d'une cinétique compatible avec les attentes commerciales d'un créancier professionnel.

Deuxième conséquence : la pluralité de créanciers se gère mécaniquement. Sous l'ancien régime, un second créancier intervenait, par requête au greffe et sans nouvelle conciliation, à la saisie déjà en cours devant le juge de l'exécution du domicile du débiteur, et la répartition des retenues était assurée par le greffe. Le commissaire de justice unifie désormais le traitement : il consulte le registre national, identifie les procédures déjà ouvertes, et fait venir les créanciers en concours sous réserve des causes légitimes de préférence (art. L. 212-10 CPCE) — créances alimentaires en tête, et paiement prioritaire des plus petites créances résiduelles sous un seuil fixé par décret ; pour les créances ordinaires de même rang, c'est un concours, non une priorité au premier signifiant. Cela suppose tout de même, pour un créancier en concurrence, d'agir vite : se faire inscrire sans tarder, c'est encaisser plus tôt, même si être le premier à signifier ne prime pas les autres porteurs de titres de même rang.

Troisième conséquence : les contestations dilatoires sont mieux contenues. Le débiteur conserve son droit de saisir le juge de l'exécution pour soulever, par exemple, une contestation tenant à l'extinction de la dette, à la prescription, ou à un vice du titre. Mais il faut être précis sur l'effet suspensif : la contestation formée dans le délai d'un mois à compter de la signification du commandement de payer suspend la procédure jusqu'à la décision du juge de l'exécution (art. L. 212-4 CPCE) ; en revanche, les contestations soulevées passé ce délai ne sont plus suspensives, et la saisie produit alors ses effets pendant l'instance. Pour des débiteurs habitués à laisser pourrir les dossiers en multipliant les recours tardifs, c'est un changement de paradigme : une fois la fenêtre suspensive d'un mois passée, l'argent commence à rentrer pendant que le débat juridique se déroule, ce qui inverse complètement la pression psychologique.

Comment adapter sa stratégie de recouvrement en 2026

Quatre réflexes à intégrer dès qu'un dossier entre dans la phase d'exécution sur le patrimoine personnel d'un débiteur salarié.

Identifier l'employeur avant la signification du titre. Le fichier des comptes bancaires FICOBA ne renseigne pas l'employeur. En revanche, le commissaire de justice porteur d'un titre exécutoire dispose d'un levier décisif : l'enquête patrimoniale prévue par les articles L. 152-1 et suivants du Code des procédures civiles d'exécution oblige les administrations fiscales et les organismes soumis au contrôle administratif — sécurité sociale comprise — à lui communiquer l'identité et l'adresse de l'employeur du débiteur, sans secret professionnel opposable. Cet accès direct, ouvert au commissaire de justice, a précisément rendu obsolète l'ancien passage par le procureur de la République. S'y ajoutent les indices déjà au dossier : bulletins de paie produits dans une autre procédure, attestation destinée à France Travail (ex-Pôle emploi) en cas d'antécédent de chômage. Le nouveau régime n'a pas créé de droit d'accès direct au registre des salariés pour le créancier lui-même ; c'est toujours cette phase d'investigation, conduite par le commissaire de justice, qui conditionne l'efficacité de l'exécution.

Préparer un titre exécutoire incontestable. La suppression de la phase de conciliation préalable rend d'autant plus déterminant d'arriver avec un titre solide : jugement contradictoire au fond, ordonnance de référé provision exécutoire de droit, ordonnance d'injonction de payer signifiée et non frappée d'opposition dans le délai d'un mois prévu par l'article 1416 du Code de procédure civile (et, pour une ordonnance rendue depuis le 1er septembre 2026, après l'expiration d'un délai de deux mois suivant la signification, article 1422). Tout vice de signification, tout doute sur la qualité du débiteur signifié, deviendra un argument de contestation devant le juge de l'exécution — et si la contestation est formée dans le mois qui suit la signification du commandement, elle suspend la procédure de saisie (article L. 212-4 du Code des procédures civiles d'exécution). Mieux vaut sécuriser le titre en amont.

Articuler avec les autres voies d'exécution. La saisie sur rémunération ne fait pas obstacle à une saisie-attribution bancaire concomitante, ni à une saisie-vente mobilière, ni à la prise, à titre conservatoire, d'une sûreté judiciaire (nantissement ou hypothèque judiciaire) sur des actifs identifiés. Sur un débiteur salarié titulaire d'un compte bancaire, déclencher plusieurs mesures simultanément démultiplie la pression : le débiteur voit son salaire amputé et son compte bloqué le même mois. La perspective d'un plan d'apurement négocié devient alors souvent réelle, là où une seule des deux mesures aurait été ignorée. Le bon réflexe est de cartographier les actifs en parallèle, pas en séquence.

Anticiper la pluralité de créanciers. Si le débiteur est un dirigeant dont la société a été liquidée, plusieurs créanciers de cette société peuvent converger vers son salaire personnel — mais seulement ceux qui détiennent un titre exécutoire contre lui personnellement, typiquement parce qu'il s'était porté caution ou qu'il a été condamné à titre personnel. Le registre national centralisera ces procédures, et les créanciers viendront en concours sous réserve des causes légitimes de préférence (aliments notamment) et de la priorité légale aux petites créances résiduelles (art. L. 212-10 CPCE) — pas selon un simple ordre du premier signifiant comme en saisie-attribution. C'est tout de même un argument fort pour ne pas attendre que le dossier « mûrisse » : s'inscrire tôt, c'est entrer plus vite dans la répartition et encaisser plus tôt, là où le créancier qui temporise reste à l'écart des versements en cours.

Qui pilote tout cela ? L'avocat, pas le commissaire. Le commissaire de justice est l'exécutant du nouveau régime : il signifie le commandement et saisit l'employeur, les retenues étant encaissées et réparties par un commissaire de justice répartiteur. Mais il n'arbitre pas la stratégie. Vérifier que le titre exécutoire résistera à une contestation devant le juge de l'exécution, choisir entre saisie sur rémunération, saisie-attribution ou mesures combinées, déclencher l'enquête patrimoniale au bon moment, mandater le commissaire compétent puis défendre la mesure si le débiteur la conteste : c'est le travail de l'avocat, qui reste le pilote de l'exécution du premier acte au dernier versement. C'est exactement l'objet de l'audit préalable du dossier que nous réalisons au cabinet : dire, avant d'engager le moindre acte, si le salaire de votre débiteur vaut la peine d'être saisi — et dans quel ordre actionner les leviers.

Une réserve, pour finir : la réforme améliore mécaniquement les délais, mais elle ne crée pas de richesse là où il n'y en a pas. Un débiteur au revenu modeste — au niveau du SMIC, par exemple — ne laisse saisir, selon le barème, qu'une faible part de son salaire chaque mois : la voie reste ouverte, mais le recouvrement est très lent. La saisie sur rémunération n'a jamais été l'arme du recouvrement contre les revenus faibles ; elle est l'arme contre les débiteurs qui paraissent insolvables au premier examen mais ne le sont pas en réalité. Vérifier la cohérence entre le train de vie observable et le salaire déclaré reste le préalable de toute décision d'engagement procédural.

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