Droit commercial

Délais de paiement et intérêts de retard : ce que la facture électronique rend enfin incontestable

Publié le 7 août 2026 | Par Maître Yankel Bensimhon, Avocat au Barreau de Paris | 10 min de lecture
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Il faut commencer par écarter une confusion très répandue : la facturation électronique ne modifie aucun délai de paiement. Les plafonds de l'article L. 441-10 du code de commerce sont exactement les mêmes le 2 septembre 2026 que la veille. Aucune disposition de la réforme ne touche à la durée pendant laquelle votre client peut légalement vous faire attendre.

Ce qui change est ailleurs, et c'est bien plus intéressant. Jusqu'ici, le point de départ du délai et la date du règlement étaient des allégations : chacun avançait la sienne, et le juge tranchait au vu de pièces souvent médiocres. À partir de septembre, ce sont des données horodatées, produites par un tiers immatriculé par l'administration — laquelle en reçoit d'ailleurs copie.

Autrement dit : le retard de paiement cesse d'être une appréciation pour devenir un fait mesuré. Y compris par la DGCCRF.

Au sommaire

  1. Les délais légaux, inchangés
  2. Le point de départ devient une donnée, plus une allégation
  3. Le calcul des pénalités, ligne à ligne
  4. Le risque nouveau côté acheteur : l'administration voit les retards
  5. Trois automatismes à installer avant septembre

Les délais légaux, inchangés

Délais de paiement entre professionnels — article L. 441-10 du code de commerce
SituationDélai maximalPoint de départ
Aucun délai convenu (délai supplétif) 30 jours Réception des marchandises ou exécution de la prestation
Délai convenu — règle générale 60 jours Date d'émission de la facture
Délai convenu — dérogation 45 jours fin de mois Date d'émission de la facture — sous réserve d'une stipulation expresse au contrat et de l'absence d'abus manifeste
Secteurs à délais spécifiques (art. L. 441-11) Variable Transport routier de marchandises, boissons alcooliques, produits périssables…
Commande publique 30 jours Régime propre du code de la commande publique

Une réserve sur les visas, à connaître si vous rédigez des CGV ou des courriers. Les articles L. 441-10 et L. 441-11 du code de commerce, cités ici dans leur rédaction applicable au second semestre 2026, font l'objet d'une abrogation différée au 1er janvier 2027. Les règles de fond — les plafonds de délai, le régime des pénalités — n'ont pas vocation à disparaître, mais leurs références changeront.

La même précaution vaut, dès le 1er septembre 2026, pour les articles 289 bis, 290 et 290 A du code général des impôts, abrogés par l'ordonnance n° 2025-1247 du 17 décembre 2025 et repris par le code des impositions sur les biens et services.

Deux remarques que la pratique impose. La dérogation à 45 jours fin de mois doit être expressément stipulée : elle ne se présume pas, et une mention unilatérale en pied de facture ne suffit pas à l'établir. Et le délai de 60 jours court à compter de l'émission de la facture, non de sa réception — ce qui, avant la réforme, plaçait le créancier dans une situation curieuse : le point de départ dépendait d'un fait qu'il maîtrisait, mais qu'il ne pouvait pas prouver.

Le point de départ devient une donnée, plus une allégation

La date d'émission est fixée par le statut « déposée »

Le premier des quatre statuts obligatoires du cycle de vie, dit « déposée » (code 200), atteste du dépôt de la facture sur la plateforme de son émetteur, à une date et une heure certaines. C'est le point de départ du délai de 60 jours, désormais établi par une pièce et non par une affirmation.

Le changement paraît mineur. Il ne l'est pas. Dans un contentieux de retard de paiement, la première ligne de défense consiste presque toujours à discuter la date d'émission, parce qu'elle commande tout le calcul en aval. Cette discussion disparaît.

L'argument de la réception tardive s'éteint

Second bénéfice, plus important encore en pratique : la mise à disposition de la facture au destinataire est elle aussi journalisée. Le débiteur qui soutenait avoir « découvert la facture » trois semaines après son émission devra désormais l'expliquer face à un journal qui dit le contraire. Et si la facture n'a effectivement pas été acheminée, elle porte un statut « rejetée » (213) qui vous en informe immédiatement — auquel cas le problème est de votre côté et il faut réémettre sans délai. Le mécanisme probatoire complet est détaillé ici.

La date d'encaissement est doublement établie

Le statut « encaissée » (code 212) date le règlement effectif. S'y ajoute, pour les opérations dont la TVA est exigible à l'encaissement — c'est-à-dire l'ensemble des prestations de services —, l'e-reporting des données de paiement prévu à l'article 290 A du code général des impôts — dans sa rédaction applicable jusqu'au 31 août 2026, ces dispositions étant reprises à compter du 1er septembre par le code des impositions sur les biens et services —, qui transmet à l'administration la date d'encaissement. Vous disposez donc de deux sources concordantes, dont l'une échappe entièrement à votre débiteur.

Le calcul des pénalités, ligne à ligne

Le régime, lui non plus, ne change pas — mais il devient nettement plus facile à mettre en œuvre, puisque les deux dates qui commandent le calcul cessent d'être discutables.

Pénalités de retard applicables au 2e semestre 2026
ÉlémentBase légaleValeur
Taux supplétif (à défaut de stipulation) Art. L. 441-10 II — taux de refinancement BCE + 10 points 12,40 % l'an (BCE : 2,40 %)
Plancher du taux conventionnel Art. L. 441-10 II — au moins 3 fois le taux légal 8,25 % l'an (taux légal : 2,75 %)
Indemnité forfaitaire de recouvrement Art. L. 441-10 II et art. D. 441-5 40 € par facture en retard
Indemnisation complémentaire Art. L. 441-10 II Sur justification, si les frais exposés excèdent 40 €

Exemple. Facture de 24 000 € HT déposée le 2 septembre 2026, délai contractuel de 60 jours, échéance au 1er novembre 2026, règlement intervenu le 12 décembre 2026 — soit 41 jours de retard, tous établis par les statuts.
Pénalités : 24 000 € × 12,40 % × (41 ÷ 365) = 334,29 €
Indemnité forfaitaire : 40 €
Total exigible de plein droit : 374,29 €

Trois précisions qui font souvent défaut dans les discussions avec les clients. Les pénalités sont dues de plein droit, sans mise en demeure préalable, dès le lendemain de l'échéance. L'indemnité forfaitaire de 40 € se cumule avec elles et s'applique par facture, non par débiteur — dix factures en retard donnent dix indemnités. Enfin, ces montants doivent obligatoirement figurer dans vos conditions générales de vente et sur vos factures. Un calculateur permet de chiffrer un dossier réel, et le détail des taux applicables est ici.

Le risque nouveau côté acheteur : l'administration voit les retards

Voici l'aspect de la réforme le moins commenté, et probablement le plus lourd de conséquences pour la négociation.

Ce que l'administration reçoit désormais

Le portail public de facturation, recentré sur ses fonctions d'annuaire et de concentrateur, agrège les données de facturation et les statuts remontés par les plateformes agréées. S'y ajoutent les données de paiement transmises au titre de l'e-reporting. L'administration dispose donc, de façon structurée et systématique, de la date d'émission et de la date d'encaissement des factures interentreprises.

Ce dispositif a été conçu pour la TVA. Mais la donnée produite est exactement celle qui permet de mesurer le respect des délais de paiement — et le contrôle des délais interentreprises relève de la DGCCRF, qui menait jusqu'ici ses vérifications sur pièces, entreprise par entreprise, avec les moyens que l'on imagine.

Les sanctions encourues par un mauvais payeur

L'article L. 441-16 du code de commerce prévoit une amende administrative pouvant atteindre 75 000 € pour une personne physique et 2 millions d'euros pour une personne morale. En cas de réitération dans un délai de deux ans à compter de la date à laquelle la première décision de sanction est devenue définitive, ces plafonds sont portés à 150 000 € et 4 millions d'euros.

S'y ajoute une conséquence souvent plus dissuasive que l'amende elle-même : la publication nominative des décisions de sanction sur le site de la DGCCRF, et le cas échéant dans d'autres supports aux frais de l'entreprise. Pour un groupe qui communique sur ses engagements RSE, figurer sur cette liste coûte davantage que le montant infligé.

Pourquoi cela vous donne un levier

Jusqu'à présent, un grand donneur d'ordres qui payait à 90 jours prenait un risque théorique, dilué dans la masse de ses fournisseurs et rarement détecté. À partir du moment où la donnée remonte de façon systématique, ce risque devient concret — et il pèse à l'échelle de l'entreprise entière, pas de votre seule facture.

Il faut en tirer les conséquences dans la manière de relancer. Un rappel factuel du délai contractuel, du nombre de jours de retard tels qu'ils ressortent des statuts, et du régime de l'article L. 441-16, adressé au bon interlocuteur, produit un effet sans commune mesure avec une énième relance comptable. Ce n'est pas une menace — c'est un rappel du droit applicable, et il s'adresse à un service qui, dans une grande entreprise, n'est pas celui qui traite habituellement vos relances.

Trois automatismes à installer avant septembre

1. Relancer sur le statut, pas sur le calendrier. Le pilotage classique déclenche une relance à J+7, J+15, J+30 après l'échéance, indépendamment de ce qui s'est réellement passé. C'est une perte d'énergie considérable. Avec les statuts, on distingue une facture rejetée (à réémettre immédiatement, l'échéance ne court même pas), une facture refusée (à traiter en 48 heures, c'est un litige), une facture mise à disposition et silencieuse (relance classique) et une facture encaissée (à sortir de la file). Quatre traitements distincts pour quatre situations qui n'ont rien de commun, là où la plupart des entreprises n'en appliquent qu'un seul.

2. Facturer les pénalités systématiquement, et non « par geste commercial ». L'immense majorité des TPE et PME renonce aux pénalités par crainte de froisser le client. C'est une erreur d'appréciation sur deux plans : les pénalités sont dues de plein droit et leur non-facturation est elle-même irrégulière ; et surtout, un débiteur qui constate que ses retards ne coûtent jamais rien apprend simplement qu'il peut continuer. Ce n'est pas la première facture de pénalités qui change le comportement, c'est la constance.

3. Fixer à l'avance le seuil de bascule vers l'avocat. Un critère écrit, appliqué sans délibération au cas par cas : par exemple, au-delà de 30 jours de retard sur une créance supérieure à 10 000 € HT, ou dès le premier refus non motivé, le dossier sort du circuit de relance interne. Les dossiers qui se perdent ne sont presque jamais des dossiers faibles — ce sont des dossiers traités trop tard, quand le débiteur s'est déjà organisé. La construction d'un process interne est développée ici.

Ce que le retard coûte réellement

Un dernier repère, parce qu'il justifie tout ce qui précède. Une créance de 24 000 € réglée avec 41 jours de retard génère 374 € de pénalités — c'est-à-dire à peu près rien au regard du coût réel du décalage : le besoin en fonds de roulement mobilisé, le temps passé à relancer, et le risque que ce retard soit le premier signe d'une défaillance. Les pénalités ne compensent pas le préjudice ; elles servent à modifier un comportement.

Le véritable enjeu est de ne pas laisser un retard devenir un impayé. C'est en cela que la traçabilité de la facture électronique est utile : elle ne vous fera pas payer plus vite, mais elle vous permet de savoir, dès le premier jour, ce qui se passe réellement — et d'agir pendant que c'est encore réparable.

Questions fréquentes

La facturation électronique change-t-elle les délais de paiement légaux ?

Non, aucun. Les plafonds de l'article L. 441-10 du code de commerce restent identiques : 30 jours à défaut de délai convenu, 60 jours à compter de l'émission de la facture, ou 45 jours fin de mois sur stipulation expresse. La réforme ne modifie ni ces durées, ni les régimes sectoriels dérogatoires de l'article L. 441-11. Ce qu'elle change, c'est la preuve du point de départ et de la date de règlement.

Le délai court-il à compter de l'émission ou de la réception de la facture ?

Le délai convenu de 60 jours court à compter de la date d'émission de la facture. Le délai supplétif de 30 jours, applicable en l'absence d'accord, court quant à lui à compter de la réception des marchandises ou de l'exécution de la prestation. Avec la facture électronique, la date d'émission est établie par le statut « déposée », horodaté par la plateforme.

Les pénalités de retard sont-elles automatiques ?

Oui. Elles sont exigibles de plein droit dès le lendemain de l'échéance, sans qu'aucune mise en demeure ne soit nécessaire, et se cumulent avec l'indemnité forfaitaire de recouvrement de 40 € due par facture en retard. Encore faut-il que le taux et l'indemnité figurent dans vos conditions générales de vente et sur vos factures, ce qui est une obligation et non une faculté.

Peut-on renoncer à réclamer des pénalités de retard ?

La pratique est courante mais irrégulière : le fait de ne pas facturer les pénalités de retard est susceptible d'être sanctionné, au même titre que le non-respect des délais eux-mêmes. Au-delà de la régularité, c'est une mauvaise politique commerciale : un débiteur dont les retards n'ont jamais de conséquence en déduit logiquement qu'il peut les prolonger.

L'administration peut-elle sanctionner mon client pour retard de paiement ?

Oui. L'article L. 441-16 du code de commerce prévoit une amende administrative pouvant atteindre 75 000 € pour une personne physique et 2 millions d'euros pour une personne morale, portés respectivement à 150 000 € et 4 millions d'euros en cas de réitération dans les deux ans. Les décisions de sanction font l'objet d'une publication nominative. Avec la remontée systématique des données de facturation et de paiement, la détection de ces manquements devient nettement plus simple pour l'administration.

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