Votre facture de 24 000 € HT est échue depuis six semaines. Vous relancez, et le débiteur répond que la facture lui est « parvenue bien après sa date », que le délai n'a donc pas couru comme vous le soutenez, et que rien n'est encore exigible. Ce scénario est le contentieux ordinaire du retard de paiement : tout se joue sur la date d'émission, et jusqu'ici cette date n'était qu'une allégation — chacun avançait la sienne, et le juge tranchait au vu de pièces souvent médiocres.
C'est précisément ce que la facturation électronique change — et rien d'autre, car il faut écarter une confusion très répandue : la réforme ne modifie aucun délai de paiement. Les plafonds de l'article L. 441-10 du code de commerce sont exactement les mêmes le 2 septembre 2026 que la veille. Aucune disposition ne touche à la durée pendant laquelle votre client peut légalement vous faire attendre.
Ce qui change, c'est la preuve. Pour les factures émises depuis le 1er septembre 2026 par les grandes entreprises et les entreprises de taille intermédiaire, et en principe à compter du 1er septembre 2027 pour les PME et micro-entreprises (sauf émission volontaire anticipée), la date de dépôt de la facture devient une donnée horodatée, enregistrée par une plateforme agréée immatriculée par l'administration fiscale ; l'administration fiscale reçoit pour sa part certaines données de facturation et les statuts obligatoires. Le retard de paiement devient beaucoup plus facile à documenter.
Au sommaire
- Les délais légaux, inchangés
- Le point de départ devient plus facile à prouver
- Le calcul des pénalités, ligne à ligne
- Le risque nouveau côté acheteur : des données de paiement transmises à l'administration
- Trois automatismes à installer dès maintenant
Les délais légaux, inchangés
| Situation | Délai maximal | Point de départ |
|---|---|---|
| Aucun délai convenu (délai supplétif) | 30 jours | Réception des marchandises ou exécution de la prestation |
| Délai convenu — règle générale | 60 jours | Date d'émission de la facture |
| Délai convenu — dérogation | 45 jours fin de mois | Date d'émission de la facture — sous réserve d'une stipulation expresse au contrat et de l'absence d'abus manifeste |
| Secteurs à délais spécifiques (art. L. 441-11) | Variable | Transport routier de marchandises, boissons alcooliques, produits périssables… |
| Commande publique | 30 jours | Régime propre du code de la commande publique : 30 jours en principe, 50 jours pour les établissements publics de santé, 60 jours pour certaines entreprises publiques |
Une réserve sur les visas, à connaître si vous rédigez des CGV ou des courriers. Les articles L. 441-10 et L. 441-11 du code de commerce, cités ici dans leur rédaction applicable au second semestre 2026, seront modifiés au 1er janvier 2027. Ils ne sont pas abrogés et garderont leur numéro ; les règles de fond — les plafonds de délai, le régime des pénalités — ne changent pas.
La précaution vaut surtout pour les articles 289 bis, 290 et 290 A du code général des impôts : leurs règles ont vocation à être reprises dans le code des impositions sur les biens et services, dans le cadre d'une recodification qui entre en vigueur le 1er janvier 2027 ; ils ne seront toutefois abrogés qu'à l'entrée en vigueur des dispositions réglementaires qui reprendront ces règles (article 15 de l'ordonnance n° 2025-1247). Ce transfert, prévu par l'ordonnance n° 2025-1247 du 17 décembre 2025 pour le 1er septembre 2026, a été reporté par l'ordonnance n° 2026-671 du 27 juillet 2026.
Deux remarques que la pratique impose. La dérogation à 45 jours fin de mois doit être expressément stipulée : elle ne se présume pas, et une mention unilatérale en pied de facture ne suffit pas à l'établir. Et le délai de 60 jours court à compter de l'émission de la facture, non de sa réception — ce qui, avant la réforme, plaçait le créancier dans une situation curieuse : le point de départ dépendait d'un fait qu'il maîtrisait, mais qu'il avait souvent du mal à prouver.
Le point de départ devient plus facile à prouver
La date d'émission est attestée par le statut « déposée »
Le premier des quatre statuts obligatoires du cycle de vie, dit « déposée » (code 200), atteste du dépôt de la facture sur la plateforme de son émetteur, à une date et une heure certaines. C'est une pièce solide, produite par un tiers, pour établir la date d'émission qui fait courir le délai convenu de 60 jours.
Le changement paraît mineur. Il ne l'est pas. Dans un contentieux de retard de paiement, la première ligne de défense consiste presque toujours à discuter la date d'émission, parce qu'elle commande tout le calcul en aval. Cette discussion devient beaucoup plus difficile à tenir pour le débiteur.
L'argument de la réception tardive s'affaiblit
Second bénéfice, plus important encore en pratique : la mise à disposition de la facture au destinataire peut elle aussi être journalisée. Ce statut ne fait pas partie des quatre statuts obligatoires, mais lorsque les plateformes le gèrent, le débiteur qui soutenait avoir « découvert la facture » trois semaines après son émission devra l'expliquer face à un journal qui dit le contraire. Et si la facture n'a effectivement pas été acheminée, elle porte un statut « rejetée » (213) qui vous en informe immédiatement — auquel cas le problème est de votre côté et il faut réémettre sans délai. Le mécanisme probatoire complet est détaillé ici.
La date d'encaissement est tracée
Le statut « encaissée » (code 212) date le règlement effectif. S'y ajoute, pour les opérations dont la TVA est exigible à l'encaissement — en principe les prestations de services, sauf option du prestataire pour le paiement de la TVA d'après les débits —, l'e-reporting des données de paiement prévu à l'article 290 A du code général des impôts — dont les règles ont vocation à être reprises dans le code des impositions sur les biens et services —, qui transmet à l'administration la date d'encaissement. Pour une facture électronique, ces données de paiement sont transmises au moyen du statut « encaissée » lui-même, que renseigne le fournisseur : c'est une trace datée, mais elle émane de vous, non de votre débiteur.
Le calcul des pénalités, ligne à ligne
Le régime, lui non plus, ne change pas — mais il devient nettement plus facile à mettre en œuvre, puisque les deux dates qui commandent le calcul deviennent bien plus faciles à prouver.
| Élément | Base légale | Valeur |
|---|---|---|
| Taux supplétif (à défaut de stipulation) | Art. L. 441-10 II — taux de refinancement BCE + 10 points | 12,40 % l'an (BCE : 2,40 %) |
| Plancher du taux conventionnel | Art. L. 441-10 II — au moins 3 fois le taux légal | 8,25 % l'an (taux légal : 2,75 %) |
| Indemnité forfaitaire de recouvrement | Art. L. 441-10 II et art. D. 441-5 | 40 € (dû pour chaque facture payée en retard selon la CJUE, 20 oct. 2022, C-585/20) |
| Indemnisation complémentaire | Art. L. 441-10 II | Sur justification, si les frais exposés excèdent 40 € |
Exemple. Facture de 24 000 € HT déposée le 2 septembre 2026, délai contractuel de 60 jours, échéance au 1er novembre 2026, règlement intervenu le 12 décembre 2026 — soit 41 jours de retard, tous établis par les statuts.
Pénalités : 24 000 € × 12,40 % × (41 ÷ 365) = 334,29 €
Indemnité forfaitaire : 40 €
Total exigible de plein droit : 374,29 €
Trois précisions qui font souvent défaut dans les discussions avec les clients. Les pénalités sont dues de plein droit, sans mise en demeure préalable, dès le lendemain de l'échéance. L'indemnité forfaitaire de 40 € se cumule avec elles et, selon la Cour de justice de l'Union européenne (20 octobre 2022, C-585/20), elle est due pour chaque facture payée en retard, même réclamée avec d'autres — dix factures en retard donnent en principe dix indemnités. Enfin, le taux des pénalités et le montant de l'indemnité doivent obligatoirement figurer dans vos conditions de règlement et sur vos factures, même si leur omission ne les empêche pas d'être dues. Un calculateur permet de chiffrer un dossier réel, et le détail des taux applicables est ici.
Le risque nouveau côté acheteur : des données de paiement transmises à l'administration
Voici l'aspect de la réforme le moins commenté, et probablement le plus lourd de conséquences pour la négociation.
Ce que l'administration reçoit désormais
Le portail public de facturation, recentré sur ses fonctions d'annuaire et de concentrateur, agrège les données de facturation et les statuts remontés par les plateformes agréées. S'y ajoutent les données de paiement transmises au titre de l'e-reporting. L'administration fiscale reçoit ainsi, de façon structurée, des données de facturation et les statuts obligatoires, dont, pour les opérations soumises à la transmission des données de paiement, la date d'encaissement.
Ce dispositif a été conçu pour la TVA. Mais la donnée produite est exactement celle qui permet de mesurer le respect des délais de paiement — et le contrôle des délais interentreprises relève de la DGCCRF, qui mène ses vérifications sur pièces, entreprise par entreprise, avec les moyens que l'on imagine.
Les sanctions encourues par un mauvais payeur
L'article L. 441-16 du code de commerce prévoit une amende administrative pouvant atteindre 75 000 € pour une personne physique et 2 millions d'euros pour une personne morale. En cas de réitération dans un délai de deux ans à compter de la date à laquelle la première décision de sanction est devenue définitive, ces plafonds sont portés à 150 000 € et 4 millions d'euros.
S'y ajoute une conséquence souvent plus dissuasive que l'amende elle-même : la publication nominative des décisions de sanction sur le site de la DGCCRF, et le cas échéant dans d'autres supports aux frais de l'entreprise. Pour un groupe qui communique sur ses engagements RSE, figurer sur cette liste coûte davantage que le montant infligé.
Pourquoi cela vous donne un levier
Jusqu'à présent, un grand donneur d'ordres qui payait à 90 jours prenait un risque théorique, dilué dans la masse de ses fournisseurs et rarement détecté. Si les données de facturation, transmises à l'administration fiscale pour les besoins de la TVA, venaient à servir au contrôle des délais de paiement, ce risque deviendrait concret — et il pèserait à l'échelle de l'entreprise entière, pas de votre seule facture.
Il faut en tirer les conséquences dans la manière de relancer. Un rappel factuel du délai contractuel, du nombre de jours de retard tels qu'ils ressortent des statuts, et du régime de l'article L. 441-16, adressé au bon interlocuteur, produit un effet sans commune mesure avec une énième relance comptable. Ce n'est pas une menace — c'est un rappel du droit applicable, et il s'adresse à un service qui, dans une grande entreprise, n'est pas celui qui traite habituellement vos relances.
Trois automatismes à installer dès maintenant
1. Relancer sur le statut, pas sur le calendrier. Le pilotage classique déclenche une relance à J+7, J+15, J+30 après l'échéance, indépendamment de ce qui s'est réellement passé. C'est une perte d'énergie considérable. Avec les statuts, on distingue une facture rejetée (à corriger et réémettre immédiatement : elle n'a pas été transmise à votre client), une facture refusée (à traiter sans attendre : le refus est motivé et son motif doit être analysé), une facture mise à disposition et silencieuse (relance classique) et une facture encaissée (à sortir de la file). Quatre traitements distincts pour quatre situations qui n'ont rien de commun, là où la plupart des entreprises n'en appliquent qu'un seul.
2. Facturer les pénalités systématiquement, et non « par geste commercial ». L'immense majorité des TPE et PME renonce aux pénalités par crainte de froisser le client. C'est une erreur d'appréciation sur deux plans : les pénalités sont dues de plein droit, et ne jamais les réclamer revient à abandonner une somme que la loi vous accorde ; et surtout, un débiteur qui constate que ses retards ne coûtent jamais rien apprend simplement qu'il peut continuer. Ce n'est pas la première facture de pénalités qui change le comportement, c'est la constance.
3. Fixer à l'avance le seuil de bascule vers l'avocat. Un critère écrit, appliqué sans délibération au cas par cas : par exemple, au-delà de 30 jours de retard sur une créance supérieure à 10 000 € HT, ou dès le premier refus dont le motif ne résiste pas aux pièces, le dossier sort du circuit de relance interne. Viennent alors la mise en demeure d'avocat puis, à défaut de paiement, la requête en injonction de payer si la facture n'est pas contestée. Les dossiers qui se perdent ne sont presque jamais des dossiers faibles — ce sont des dossiers traités trop tard, quand le débiteur s'est déjà organisé. La construction d'un process interne est développée ici.
Ce que le retard coûte réellement
Un dernier repère, parce qu'il justifie tout ce qui précède. Une créance de 24 000 € réglée avec 41 jours de retard génère environ 374 € de pénalités et d'indemnité forfaitaire — c'est-à-dire à peu près rien au regard du coût réel du décalage : le besoin en fonds de roulement mobilisé, le temps passé à relancer, et le risque que ce retard soit le premier signe d'une défaillance. Les pénalités ne compensent pas le préjudice ; elles servent à modifier un comportement.
Le véritable enjeu est de ne pas laisser un retard devenir un impayé. C'est en cela que la traçabilité de la facture électronique est utile : elle ne vous fera pas payer plus vite, mais elle vous permet de savoir, dès le premier jour, ce qui se passe réellement — et d'agir pendant que c'est encore réparable.
Questions fréquentes
La facturation électronique change-t-elle les délais de paiement légaux ?
Non, aucun. Les plafonds de l'article L. 441-10 du code de commerce restent identiques : 30 jours à défaut de délai convenu, 60 jours à compter de l'émission de la facture, ou 45 jours fin de mois sur stipulation expresse. La réforme ne modifie ni ces durées, ni les régimes sectoriels dérogatoires de l'article L. 441-11. Ce qu'elle change, c'est la preuve du point de départ et de la date de règlement.
Le délai court-il à compter de l'émission ou de la réception de la facture ?
Le délai convenu de 60 jours court à compter de la date d'émission de la facture. Le délai supplétif de 30 jours, applicable en l'absence d'accord, court quant à lui à compter de la réception des marchandises ou de l'exécution de la prestation. Avec la facture électronique, le statut « déposée », horodaté par la plateforme, fournit une preuve solide de la date d'émission.
Les pénalités de retard sont-elles automatiques ?
Oui. Elles sont exigibles de plein droit dès le lendemain de l'échéance, sans qu'aucune mise en demeure ne soit nécessaire, et se cumulent avec l'indemnité forfaitaire de recouvrement de 40 €, due pour chaque facture non payée à l'échéance selon la Cour de justice de l'Union européenne (20 octobre 2022, C-585/20). Elles restent dues même si vos conditions générales de vente ou vos factures ne les mentionnent pas. Indiquer le taux des pénalités et l'indemnité forfaitaire sur vos factures et dans vos conditions de règlement reste néanmoins une obligation, dont l'omission est passible d'une amende administrative.
Peut-on renoncer à réclamer des pénalités de retard ?
Ne pas réclamer des pénalités déjà dues n'est pas, en soi, visé par les sanctions de l'article L. 441-16 du code de commerce, qui punit notamment le non-respect des délais de paiement, l'absence des mentions obligatoires dans les conditions de règlement et la fixation d'un taux ou de conditions d'exigibilité des pénalités non conformes à la loi. C'est en revanche une mauvaise politique commerciale : un débiteur dont les retards n'ont jamais de conséquence en déduit logiquement qu'il peut les prolonger.
L'administration peut-elle sanctionner mon client pour retard de paiement ?
Oui. L'article L. 441-16 du code de commerce prévoit une amende administrative pouvant atteindre 75 000 € pour une personne physique et 2 millions d'euros pour une personne morale, portés respectivement à 150 000 € et 4 millions d'euros en cas de réitération dans les deux ans. Les décisions de sanction font l'objet d'une publication nominative. Les données de la facturation électronique sont transmises à l'administration fiscale, pour les besoins de la TVA ; les amendes de l'article L. 441-16 sont, elles, prononcées par l'autorité administrative chargée de la concurrence et de la consommation (DGCCRF).
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