Dans les TPE et PME que j'accompagne, la même scène revient. Un dirigeant me confie un dossier de 35 000 € impayés depuis dix mois. Quand je remonte la chronologie, je découvre qu'il y a eu trois appels téléphoniques, deux e-mails amicaux et un long silence. Pas de LRAR datée, pas d'intérêts décomptés, pas de mise en demeure formelle. Entre la livraison et la consultation au cabinet, l'entreprise a perdu non seulement le temps utile pour préserver les actifs du débiteur, mais aussi les pièces qui auraient permis d'enclencher une injonction de payer sans débat.
Le problème n'est presque jamais la créance — elle est solide. Le problème est l'absence de process écrit. Tant que le recouvrement repose sur la vigilance de la comptable, la disponibilité du dirigeant ou la mémoire du commercial, il dépend d'une volonté individuelle. Un process, à l'inverse, déclenche les bonnes actions au bon moment sans qu'il faille y penser. Voici la méthode que je conseille à mes clients TPE/PME pour structurer leur recouvrement interne — sept étapes, un calendrier précis, et la règle écrite qui fait basculer le dossier vers l'avocat.
Pourquoi un process écrit vaut mieux qu'une vigilance individuelle
Une TPE n'a pas de service crédit-clients dédié. Le suivi des paiements se loge où il peut : sur le bureau du dirigeant entre deux rendez-vous, dans la boîte e-mail d'une assistante, dans la tête du comptable externe qui passe une fois par mois. Tant que la trésorerie tourne, personne ne ressent l'urgence. Le jour où trois factures importantes ne rentrent pas, le rattrapage s'organise dans la précipitation — et l'on se retrouve à envoyer une « dernière relance amicale » à un débiteur qui aurait dû recevoir une mise en demeure d'avocat depuis trois mois.
Le process écrit règle ce problème par construction. Chaque facture impayée déclenche, à dates fixes, des actions définies à l'avance, indépendamment de l'humeur ou de la charge de travail. Le dirigeant n'a plus à arbitrer dossier par dossier — il a seulement à vérifier que le process tourne. Et lorsque la créance passe le seuil de J+30, elle quitte l'entreprise et arrive sur le bureau de l'avocat, sans débat interne. C'est cette mécanique de bascule automatique qui transforme un recouvrement subi en recouvrement piloté.
Les sept étapes du process interne
1. Le devis et les CGV : verrouiller en amont
Le recouvrement commence avant la facture. À l'acceptation du devis, le client doit avoir signé des conditions générales de vente qui fixent les délais de paiement, le taux d'intérêts de retard (au moins le taux d'intérêt légal majoré de dix points pour le B2B, articles L. 441-10 et L. 441-11 du Code de commerce), l'indemnité forfaitaire de quarante euros pour frais de recouvrement (article D. 441-5 du Code de commerce), une clause pénale en cas d'impayé prolongé et, le cas échéant, une clause de réserve de propriété. Sans CGV signées, vous démarrez chaque procédure en aval avec une cartouche en moins. Avec des CGV solides, vous facturez les intérêts et l'indemnité dès le premier jour de retard, sans rien avoir à négocier.
2. La facturation : émettre vite, avec les bonnes mentions
La facture doit partir dans les quarante-huit heures suivant la livraison ou la fin de la prestation. Plus elle tarde, plus la date d'exigibilité s'éloigne et plus le client reporte. Mentions impératives : numéro et date de facture, identification précise du fournisseur et du client, désignation précise des biens ou services, prix unitaire, taux et montant de TVA, total HT et TTC, date d'échéance, taux des pénalités de retard et mention de l'indemnité forfaitaire de quarante euros (article L. 441-9 du Code de commerce). Une facture incomplète, c'est un débiteur qui aura beau jeu de contester sa lisibilité devant le juge.
3. La pré-relance J-7 : technique, pas commerciale
Sept jours avant l'échéance, un e-mail bref et automatisé rappelle la facture, la date d'échéance et le mode de règlement. Cette pré-relance n'a rien d'agressif — elle est purement technique. Sa fonction est double : faire remonter immédiatement les éventuelles contestations (« la facture n'est pas conforme au devis », « pièce manquante », « erreur de TVA ») pour les traiter pendant que la relation client est encore fluide, et faire de la facture une affaire suivie plutôt qu'une affaire oubliée. Dans la grande majorité des cas, elle accélère le paiement de quelques jours.
4. La première relance J+5 : courte, datée, écrite
Cinq jours après l'échéance, sans règlement, première relance écrite — e-mail avec accusé de réception, court, factuel : numéro de facture, montant, date d'exigibilité dépassée, rappel des intérêts de retard désormais courus, demande de règlement sous huit jours. C'est volontairement neutre. À ce stade, la cause peut être un oubli, un délai bancaire, une pièce égarée chez le client — inutile de monter en tension. Mais l'écrit est essentiel : il constitue la première trace formelle d'un retard de paiement, et il commencera la chaîne probatoire si le dossier finit devant le tribunal.
5. La deuxième relance J+15 : recommandée et intérêts
Quinze jours après l'échéance, deuxième relance par LRAR — avec, joint au courrier, le décompte des intérêts de retard et de l'indemnité forfaitaire de quarante euros. Le ton change : ferme, mais professionnel. Le courrier annonce explicitement que sans règlement sous quinze jours, le dossier sera transmis à un avocat pour mise en demeure et action contentieuse. La LRAR n'est pas encore une mise en demeure au sens de l'article 1344 du Code civil — elle reste une relance — mais elle prépare le terrain et elle date sans contestation possible le fait que le débiteur a été averti. Dans mon expérience, c'est à ce stade qu'environ un tiers des dossiers se débloquent.
6. La mise en demeure d'avocat à J+30 : la bascule
Trente jours après l'échéance, sans règlement ni accord d'échelonnement signé, le dossier sort de l'entreprise. Pas de « on attend encore une semaine pour voir », pas de « le commercial veut tenter un dernier appel » — la règle est dure, écrite, automatique. La mise en demeure adressée par avocat en LRAR fait courir les intérêts moratoires de plein droit (article 1344-1 du Code civil), démontre la gravité du désaccord et ouvre l'accès à toutes les procédures contentieuses qui suivront. Pour un coût modeste (189 € HT au cabinet, traitement sous 24 h), elle débloque souvent le règlement dans le mois qui suit — et quand elle ne le débloque pas, elle a déjà préparé le dossier pour la suite.
7. L'action contentieuse à J+45
Quinze jours après la mise en demeure, si rien n'a bougé, on passe à l'acte judiciaire. Le choix dépend du dossier : injonction de payer si la créance est non sérieusement contestable et appuyée sur des pièces solides (article 1405 du Code de procédure civile), référé provision si une contestation se profile mais qu'elle n'est pas sérieuse (article 835 alinéa 2 du Code de procédure civile), saisie conservatoire si la veille Bodacc-Infogreffe a révélé un risque d'organisation d'insolvabilité (article L. 511-1 du Code des procédures civiles d'exécution), assignation au fond si la contestation est sérieuse et exige un débat probatoire. La règle de bascule de J+30 est précisément ce qui permet d'arriver à J+45 avec un avocat déjà dans le dossier, prêt à choisir la bonne voie sans perdre de temps.
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Ma créance est-elle recouvrable ?Comment installer ce process dans une TPE/PME sans alourdir
Le piège, quand on découvre cette mécanique, est de vouloir la transformer en usine à gaz. Trois principes la maintiennent légère. D'abord, un responsable nommé, un seul — ce sera la comptable interne, l'office manager, ou à défaut le dirigeant lui-même, mais une seule personne décide d'envoyer chaque relance, à dates fixes. Ensuite, des modèles écrits une fois pour toutes : pré-relance, relance e-mail, LRAR avec décompte d'intérêts, lettre de bascule vers l'avocat. Personne ne doit avoir à rédiger à chaque dossier. Enfin, une routine hebdomadaire de quinze minutes — un rendez-vous fixe dans l'agenda — pour passer en revue les échéances à J-7, J+5, J+15, J+30. Si cette revue n'existe pas, le process meurt en deux mois.
Outils utiles : un logiciel de facturation qui édite des relances automatiques aux dates programmées (la plupart des logiciels grand public le font), un dossier partagé qui centralise les pièces de chaque créance (devis signé, bon de livraison, facture, accusés de réception, courriers), et la mise en place d'une surveillance Bodacc-Infogreffe sur les cinq à dix encours les plus exposés, qui alerte si la situation du débiteur se dégrade entre les jalons du process. Aucune licence coûteuse n'est indispensable pour démarrer — la discipline compte cent fois plus que l'outillage.
Quand basculer vers l'action contentieuse — et quand l'anticiper
Le calendrier J+5, J+15, J+30, J+45 est une cadence par défaut, qui s'applique tant que rien d'anormal ne s'est produit. Trois signaux justifient de l'accélérer et de basculer immédiatement à la mise en demeure d'avocat, sans attendre l'arrivée à J+30. Premier signal : une publication officielle au Bodacc ou à Infogreffe sur le débiteur — inscription d'un privilège du Trésor ou de l'URSSAF, ouverture d'une procédure collective, cession du fonds de commerce, transfert de siège. Deuxième signal : une contestation tardive et manifestement infondée, formulée pour la première fois après la première relance et sans pièce à l'appui, qui révèle une stratégie dilatoire. Troisième signal : un débiteur qui cesse de répondre alors qu'il répondait, ou qui multiplie les promesses de paiement non tenues — c'est souvent le signe d'une cessation des paiements en cours.
Dans ces trois situations, le process s'efface devant l'urgence : on ne va pas attendre J+30 pour envoyer une LRAR si le débiteur est en train de vendre son fonds de commerce. La règle écrite doit donc prévoir explicitement ces cas de dérogation, sinon le responsable interne se sentira tenu de suivre le calendrier coûte que coûte. Inversement, lorsque rien d'anormal ne survient, le respect rigide des quatre jalons fait gagner mois après mois ce que l'improvisation perd : du temps utile, des intérêts qui courent au taux contractuel, et un dossier prêt à partir sans perte de pièces le jour où la bascule arrive.