Mesures conservatoires

92 000€ à protéger avant même le jugement : l'hypothèque judiciaire provisoire qui a empêché le débiteur de vendre

Mis à jour le 29 avril 2026 | Par Maître Yankel Bensimhon, Avocat au Barreau de Paris | 9 min de lecture
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Une annonce immobilière, et un client qui comprend qu'il est en train d'être pris de vitesse

Sébastien dirige une entreprise de menuiserie à Versailles. Il avait livré, deux ans plus tôt, un chantier de rénovation lourde dans une maison de famille en Normandie — 92 000 euros de travaux pour un particulier qui les avait commandés en son nom propre, mariés à une SCI familiale qui détenait l'immeuble. Le solde, 38 000 euros, n'avait jamais été réglé. Une procédure au fond traînait depuis quatorze mois devant le tribunal judiciaire de Pontoise, l'audience était fixée trois mois plus tard, et tout indiquait que le jugement serait rendu en faveur de Sébastien.

Un mardi matin, son comptable lui a transmis le lien d'une annonce immobilière. La résidence secondaire du débiteur — pas l'immeuble normand qui appartenait à la SCI, mais un appartement parisien détenu en propre — venait d'être mise en vente. Prix demandé : 540 000 euros. L'agent immobilier indiquait « bien à saisir, vendeur motivé, transaction rapide ». Sébastien a compris que s'il attendait son jugement, l'argent de la vente serait dispersé bien avant qu'il puisse l'atteindre. Il m'a appelé le mercredi après-midi.

Pourquoi l'hypothèque conservatoire est la mesure adaptée quand un immeuble est en jeu

Le réflexe naturel, dans ce type de situation, c'est de penser à la saisie conservatoire des comptes bancaires. C'est souvent ce que je conseille — j'en ai parlé en détail dans un précédent article sur la saisie conservatoire avant procédure. Mais ici, la cible n'était pas un solde bancaire : c'était un actif immobilier qu'un acquéreur potentiel pouvait acheter en quelques semaines, le notaire prenant soin d'organiser la vente avant l'inscription du moindre privilège. Bloquer la vente, c'était inscrire l'hypothèque au service de la publicité foncière avant que le compromis ne soit signé.

Le mécanisme est prévu par les articles L.511-1 et L.531-1 du Code des procédures civiles d'exécution. La logique est la même que celle de toutes les mesures conservatoires : le créancier qui justifie d'une créance « fondée en son principe » et de circonstances « susceptibles d'en menacer le recouvrement » peut obtenir, sur requête, l'autorisation de pratiquer une mesure conservatoire — y compris, s'agissant d'un débiteur propriétaire, l'inscription d'une hypothèque judiciaire à titre provisoire sur l'un de ses immeubles.

L'hypothèque judiciaire provisoire ne fait pas saisir l'immeuble. Elle l'inscrit au registre de la publicité foncière comme grevé d'une sûreté au profit du créancier — ce qui, en pratique, dissuade tout acquéreur sérieux et oblige le débiteur soit à payer, soit à attendre le jugement avant de pouvoir vendre librement.

La requête au juge de l'exécution : ce qu'il faut démontrer

Le juge compétent pour autoriser la mesure est le juge de l'exécution du tribunal judiciaire dans le ressort duquel le débiteur est domicilié, en application de l'article L.213-6 du Code de l'organisation judiciaire. La procédure est non contradictoire : on dépose une requête, le juge statue par ordonnance sur pièces, et l'autorisation est en principe rendue dans un délai de quelques jours à quelques semaines selon les juridictions. À Paris, en pratique, on obtient une réponse en moins de quinze jours quand le dossier est solide.

Le piège, c'est de se présenter avec un dossier mal monté. Le juge n'accorde pas la mesure sur déclaration : il faut produire les pièces qui rendent la créance « fondée en son principe » — dans le dossier de Sébastien, le contrat de travaux, les factures, les bons de livraison signés, le décompte des paiements partiels — et démontrer concrètement la menace sur le recouvrement. L'annonce immobilière en ligne, capturée et certifiée par un commissaire de justice via constat numérique, a été l'élément déterminant. Sans cette preuve d'un projet de cession imminent, la condition de menace sur le recouvrement n'aurait pas été établie. La jurisprudence est constante : la simple existence d'une dette ne suffit pas, il faut un risque caractérisé.

L'inscription provisoire et ses effets immédiats

L'ordonnance a été rendue le neuvième jour suivant le dépôt. Le commissaire de justice a procédé à la publication de l'hypothèque au service de la publicité foncière compétent dans les quarante-huit heures. À partir de ce moment, l'hypothèque figure sur l'état hypothécaire de l'immeuble — un document que tout notaire consulte systématiquement avant de rédiger un compromis ou un acte authentique. Aucun acquéreur informé ne signe un compromis sur un bien grevé d'une hypothèque conservatoire sans exiger soit la mainlevée préalable, soit une consignation du prix entre les mains du notaire.

L'effet a été immédiat : l'agent immobilier a retiré l'annonce. Le débiteur a appelé son propre conseil, qui m'a contacté la semaine suivante pour ouvrir des discussions transactionnelles. Sébastien a obtenu un règlement de 32 500 euros — soit un abandon de 5 500 euros sur le principal pour clore le contentieux sans attendre le jugement, ce qu'il a accepté pour des raisons de trésorerie et compte tenu de l'incertitude inhérente à toute procédure au fond. La mainlevée de l'hypothèque a été opérée le jour du virement.

Le calendrier et les pièges à connaître

L'hypothèque conservatoire n'est pas définitive. Elle est provisoire, et sa survie est conditionnée à deux obligations strictes posées par les articles R.511-7 et R.532-6 du Code des procédures civiles d'exécution. D'abord, le créancier doit, dans le délai d'un mois suivant l'exécution de la mesure, engager une procédure au fond visant à obtenir un titre exécutoire — sauf s'il en disposait déjà. Dans le dossier de Sébastien, la procédure était déjà engagée, ce qui dispensait de cette formalité. Mais quand on inscrit une hypothèque conservatoire avant toute action, ce délai d'un mois est impératif : passé ce délai, la mesure est caduque de plein droit, et l'inscription doit être radiée.

Ensuite, dès l'obtention du titre exécutoire, il faut convertir l'hypothèque provisoire en hypothèque définitive en publiant l'acte de conversion dans les deux mois suivant le titre, à peine de caducité. C'est un point sur lequel les créanciers se font régulièrement piéger : ils obtiennent leur jugement, ils attendent l'exécution, et ils découvrent un an plus tard que leur hypothèque n'a jamais été convertie et n'est plus opposable aux tiers. La conversion est indispensable pour conserver le rang d'inscription, qui détermine l'ordre de priorité face aux autres créanciers du débiteur.

Enfin, le débiteur peut à tout moment saisir le juge de l'exécution d'une demande de mainlevée s'il estime que les conditions de la mesure ne sont plus réunies — par exemple si la créance n'est pas suffisamment caractérisée, ou s'il offre une garantie équivalente. L'audience est rapide, contradictoire, et tout repose alors sur la solidité des pièces et de la démonstration de menace. C'est pour cela que la qualité du dossier déposé en amont est décisive : on plaide souvent deux fois la même affaire, une fois sur requête puis une seconde fois en référé contradictoire.

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