Procédure judiciaire

Son client contestait pour gagner du temps — on le savait tous les deux. Voici pourquoi j'ai choisi le référé provision.

21 avril 2026 | Par Maître Yankel Bensimhon | 8 min de lecture
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Une contestation qui tombait au mauvais moment

Julien dirige une agence de conseil en stratégie digitale, une quinzaine de personnes, clients grands comptes. Il m'a appelé fin février avec le dossier d'un client — un acteur industriel régional — qui lui devait 32 000 € TTC au titre d'une mission de six mois. La prestation avait été exécutée, le rapport final remis, les livrables intermédiaires validés par écrit à chaque jalon. La facture avait été émise en novembre, payable à trente jours.

Quand il m'a contacté, cinq mois s'étaient écoulés. Entretemps, son client lui avait envoyé, deux jours avant la date théorique de paiement, un email contestant la "qualité globale de la prestation" et évoquant des "livrables partiellement hors scope". Pas de motif précis, pas de pièces, pas de demande formelle de modification. Juste un courriel de quatre paragraphes qui permettait, à lui seul, de bloquer le paiement.

Julien savait exactement ce que c'était. Moi aussi. Sa trésorerie à lui était tendue, celle du client aussi — et l'email avait été envoyé précisément dans la fenêtre où le règlement devait tomber. En sept ans d'exercice avec ce type de dossier, j'ai appris à reconnaître ces contestations-là. Elles n'ont pas pour but de défendre un point de vue juridique. Elles ont pour but de gagner du temps.

Pourquoi pas l'injonction de payer, pourquoi pas le fond

La première tentation, dans ce genre de dossier, c'est l'injonction de payer. Elle est rapide, peu coûteuse, et la créance paraissait parfaitement fondée. Mais l'injonction a un défaut précis : une fois l'ordonnance signifiée, le débiteur a un mois pour former opposition — et s'il le fait, l'affaire bascule en procédure contradictoire classique, avec délais d'audience, échanges de conclusions, calendrier de procédure. Dans ce dossier, vu l'email reçu, l'opposition était quasiment certaine. Je ne voulais pas faire perdre à Julien six mois de plus.

À l'autre extrême, l'assignation au fond. Elle est l'outil adapté quand la contestation est structurée, documentée, juridiquement sérieuse — quand il faut plaider. Mais un procès au fond, devant un tribunal de commerce francilien chargé, c'est typiquement douze à dix-huit mois. Quand on sait d'avance que la contestation ne tiendra pas devant un juge, mobiliser tout l'appareil d'un procès au fond revient à donner au débiteur exactement ce qu'il cherche : un an de trésorerie gratuite.

Il restait la voie la plus adaptée à ce type de configuration : le référé provision, prévu à l'article 835, alinéa 2, du Code de procédure civile. Il permet au juge des référés d'accorder une provision au créancier lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. C'est cette formule — "sérieusement contestable" — qui fait toute la différence.

Le référé provision (art. 835 al. 2 CPC devant le tribunal judiciaire, art. 873 al. 2 CPC devant le tribunal de commerce) autorise le juge à ordonner, en urgence, le paiement d'une provision quand l'obligation n'est pas sérieusement contestable. La décision est exécutoire de plein droit.

La qualification juridique de la "contestation sérieuse"

Une contestation n'a pas besoin d'être fondée pour exister — c'est justement pour cela que le Code de procédure civile exige qu'elle soit sérieuse. La jurisprudence a posé des repères clairs : une contestation est sérieuse lorsqu'elle repose sur des arguments de fait ou de droit qui appellent un examen au fond, avec administration de la preuve, et dont l'issue ne peut être tenue pour acquise. À l'inverse, une contestation est non sérieuse — et donc insuffisante à faire échec au référé provision — quand elle est tardive, vague, non étayée par des pièces, ou manifestement contredite par les éléments du dossier.

Dans notre dossier, les éléments plaidaient en faveur de la seconde qualification. Chaque jalon avait fait l'objet d'un compte-rendu validé par le directeur général du client, par email daté. Le rapport final avait été remis en main propre au mois d'octobre, avec un accusé de réception signé. Aucun courrier, aucun email, aucune réserve n'avait été émis entre octobre et le moment du paiement. La prétendue "qualité globale insuffisante" surgissait cinq mois après la livraison, sans mention d'un seul livrable précisément contesté.

En matière de référé provision, ce type de dossier est ce qu'on appelle, entre praticiens, un dossier « à exécuter » : la contestation existe formellement, mais elle ne résiste pas cinq minutes à une lecture attentive du dossier.

L'assignation en référé et l'audience

Le président du tribunal de commerce a été saisi par assignation délivrée par commissaire de justice à jour fixe. Les référés commerciaux sont audiencés rapidement — dans ce dossier, trois semaines après la délivrance de l'assignation. Les conclusions du demandeur ont été déposées avec l'ensemble des pièces : contrat, cahier des charges, emails de validation jalon par jalon, remise du rapport final, factures intermédiaires payées sans réserve, et bien sûr la mise en demeure restée sans réponse.

À l'audience, l'avocat adverse a plaidé environ quinze minutes sur la "qualité d'ensemble" et la nécessité d'une expertise. J'ai répondu en soulignant l'absence totale de pièce contradictoire, la tardiveté de la contestation et la validation contractuelle de chaque livrable. Le président a mis la décision en délibéré à quinzaine.

L'ordonnance a accordé à Julien une provision de 32 000 € avec exécution provisoire de droit, ainsi qu'une somme au titre de l'article 700 CPC pour les frais irrépétibles. Le juge a considéré, en quelques phrases sobres, que la contestation tardive et non documentée du défendeur ne caractérisait pas une contestation sérieuse de l'obligation.

L'exécution — et le rappel honnête

Julien disposait désormais d'un titre exécutoire. Quand, après une semaine sans règlement volontaire, il est devenu clair que le débiteur préparait encore une manœuvre, une saisie-attribution a été pratiquée sur son compte bancaire principal. L'intégralité de la somme a été bloquée le jour même, et attribuée quelques semaines plus tard à l'issue du délai de contestation.

Je raconte ce dossier pour ce qu'il est, sans surjouer. Le référé provision n'est pas une baguette magique. Il a ses conditions, il a ses limites. Quand la contestation du débiteur est sérieuse — quand elle repose sur des pièces, qu'elle a été formulée en temps utile, qu'elle soulève une question de droit réelle — le juge des référés refusera la provision et renverra au fond. C'est d'ailleurs ce que la jurisprudence commande : la provision est un raccourci pour les cas évidents, pas un substitut au procès pour les cas difficiles.

Mais quand la contestation est ce qu'elle est ici — un prétexte tardif, sans pièces, manifestement contredit par le dossier — le référé provision est l'outil approprié. Et il permet, en quelques semaines, d'obtenir ce qu'un procès au fond ne produirait qu'au bout d'une année et demie de procédure.

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