Procédure judiciaire

Quatre mois au lieu de quatorze : pourquoi j'ai demandé une assignation à jour fixe dans ce dossier

27 avril 2026 | Par Maître Yankel Bensimhon | 8 min de lecture
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Une créance de 78 000€ et une procédure qui aurait duré plus d'un an

Caroline dirigeait une société d'ingénierie qui avait livré une étude technique pour un grand donneur d'ordre du secteur privé. Le contrat prévoyait un paiement en trois jalons. Les deux premiers avaient été honorés. Le solde — 78 000 euros — devait être réglé à la livraison du livrable final, intervenue six mois plus tôt. Depuis, plus rien. Quelques courriels polis, une promesse de paiement « à la prochaine clôture trimestrielle », puis le silence.

La mise en demeure que j'avais adressée trois semaines auparavant était restée sans réponse. Sur le papier, le dossier appelait une assignation au fond classique : la créance était importante, la défense potentielle pouvait s'organiser autour de prétendues malfaçons techniques, et l'enjeu justifiait une décision pleinement contradictoire. L'injonction de payer aurait été fragile face à une opposition dilatoire, et le référé provision se heurtait à un risque de contestation sérieuse — la société débitrice ayant déjà laissé entendre qu'elle « réservait ses droits ».

Le problème, c'était le calendrier. À l'époque où nous avons engagé ce dossier, le tribunal de commerce compétent affichait des délais d'audience de mise en état approchant les douze à quatorze mois avant plaidoiries au fond. Pendant ce temps, Caroline observait des signaux préoccupants : des changements de domiciliation bancaire, un déménagement annoncé du siège social, plusieurs salariés qui quittaient la société. Le dossier avait toutes les caractéristiques d'une débitrice en train de se réorganiser pour ne pas payer.

L'assignation à jour fixe : un mécanisme méconnu mais redoutable

Quand l'urgence ne tolère pas le rythme normal de la procédure et que le référé n'est pas adapté, il existe une voie intermédiaire trop souvent ignorée : l'assignation à jour fixe, prévue par les articles 839 à 844 du Code de procédure civile devant le tribunal judiciaire, et par les articles 860-1 à 860-3 devant le tribunal de commerce.

Le mécanisme est simple dans son principe. Le créancier saisit le président du tribunal par requête motivée, en exposant pourquoi son affaire ne peut pas attendre le déroulement normal de la mise en état. Si le président estime l'urgence caractérisée, il autorise le demandeur à assigner directement à une date d'audience qu'il fixe lui-même — généralement dans un délai de deux à quatre mois. La procédure reste pleinement contradictoire : le défendeur est cité, peut conclure et plaider, mais sur un calendrier resserré.

Ce n'est ni un référé, ni une procédure simplifiée. C'est une procédure au fond, qui aboutit à un jugement de plein exercice — opposable au défendeur sur tous les points soulevés, et donc bien plus solide qu'une ordonnance de provision. La différence, c'est le tempo.

L'assignation à jour fixe permet d'obtenir un jugement au fond en trois à cinq mois au lieu de douze à dix-huit, à condition de démontrer une urgence caractérisée justifiant la dérogation au calendrier normal de mise en état.

Construire la requête : démontrer l'urgence sans la surjouer

La difficulté de la procédure tient toute dans la requête introductive. Le président du tribunal n'autorise pas une assignation à jour fixe à la légère : il y voit, à juste titre, une dérogation au principe d'égalité des parties dans la conduite de la procédure. Il faut donc démontrer que sans accélération, le créancier subirait un préjudice qu'un jugement tardif ne pourrait plus réparer.

Dans le dossier de Caroline, plusieurs éléments convergeaient. Premièrement, le montant — 78 000 euros représentait près de 30 % du chiffre d'affaires annuel de sa société, et l'attente prolongée mettait sa propre trésorerie sous tension. Deuxièmement, les signaux de réorganisation de la débitrice : nous avions documenté, par recherches Infogreffe, le changement de siège social, la modification de la domiciliation bancaire principale, et la cession récente d'un actif immobilier détenu par la société. Troisièmement, l'absence totale de contestation écrite formalisée — la débitrice n'avait jamais opposé de grief technique précis, ce qui rendait son inaction d'autant plus suspecte.

La requête, déposée fin de matinée un mardi, a été examinée le vendredi suivant. Le président du tribunal de commerce a autorisé l'assignation à jour fixe et fixé l'audience à dix semaines de là.

L'audience et le jugement : un calendrier qui change tout

L'assignation a été délivrée par voie d'huissier dans la semaine. La société débitrice a constitué avocat. Ses conclusions sont arrivées trois semaines avant l'audience — et, sans surprise, elles invoquaient pour la première fois des prétendues non-conformités techniques, sans la moindre pièce contemporaine à l'appui. À l'audience, le tribunal a écarté ces griefs comme tardifs et non étayés. Le jugement a été rendu trois semaines plus tard : condamnation à 78 000 euros en principal, intérêts au taux légal majoré à compter de la mise en demeure, 4 500 euros au titre de l'article 700 du Code de procédure civile, exécution provisoire de droit.

Quatre mois et trois semaines après le dépôt de la requête, Caroline disposait d'un titre exécutoire pleinement opposable. La saisie-attribution sur les comptes bancaires actuels de la débitrice, signifiée dix jours plus tard, a permis de récupérer la totalité de la créance.

Quand l'assignation à jour fixe est la bonne procédure — et quand elle ne l'est pas

Je ne recommande pas l'assignation à jour fixe par défaut. Elle suppose un dossier solide, des éléments concrets d'urgence, et un greffe qui accepte de jouer le jeu. Quand l'urgence est telle qu'il faut bloquer un patrimoine immédiatement, c'est plutôt vers la saisie conservatoire qu'il faut se tourner. Quand la créance est incontestée et le débiteur silencieux, l'injonction de payer reste plus rapide. Quand la contestation est manifestement dilatoire, le référé provision donne souvent un meilleur ratio délai/coût.

Mais dans cette zone particulière où l'enjeu financier est important, où une contestation au fond reste plausible, et où le rythme normal du tribunal serait préjudiciable, l'assignation à jour fixe est l'outil adapté. Elle exige une requête bien construite, mais elle gagne huit à dix mois sur la procédure ordinaire — et dans bien des dossiers, ces dix mois sont la différence entre récupérer sa créance et la voir s'évanouir.

Une dernière précision honnête : l'autorisation de plaider à jour fixe n'est jamais acquise. Certains présidents l'accordent largement, d'autres l'enserrent dans des conditions strictes. Avant de s'engager dans cette voie, il faut connaître la pratique du tribunal compétent. C'est un travail d'avocat, pas une certitude procédurale.

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